Le chant des empereurs

Un rendez-vous quotidien. Chaque jour, inlassablement, je charge la pulka. Je descends la piste vers le hangar bleu puis je continue sur la mer de glace, jusqu’à l’ouest de l’île de Lamarck. Elle est devenue « ma » manchotière. Celle que j’ai observé des heures. Peut-être deux cent, peut-être trois cent ? Celle autour de laquelle j’ai tourné autant de fois. Celle que j’ai vu grandir, celle ou j’ai vu les femelles pondre, passer l’œuf au mâle et puis partir. Celle que j’ai vu se recroqueviller et être réduite au silence des couvreurs. Celle où j’ai vu les premiers œufs éclore, les poussins piailler sur les pattes des adultes. Les femelles revenir et les mâles partir à leur tour après quatre mois de jeûne.

Une si longue histoire.

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La manchotière au cœur de l’hiver : les mâles en incubation (juin).

Il y a eu ces couples qui prennent des blocs de glace entre les pattes avant même que le premier œuf ne soit pondu. Il y a eu ces manchots qui tombent avec leur œuf et j’ai compris que quoi qu’il arrive ils s’appliquent à le garder entre les pattes : ils se redressent avec leur bec et leurs ailerons, puis avancent à petit pas comme si de rien n’était. Il y a eu ce jour où la tortue s’est descindée et où les trois milles couvreurs se sont mis à défiler en direction du glacier. Il y a eu le retour des inemployés curieux dont le partenaire a perdu l’œuf où le poussin : ils reviennent en parfait embonpoint, errent dans la manchotière et s’approchent d’eux-mêmes très près. Les empereurs me surprendront toujours.

Mais que fais-je exactement pour passer autant de temps autour de la manchotière ? Un des objectifs du programme 137 est d’améliorer les connaissances sur la communication acoustique des manchots empereurs.

Le chant des manchots empereurs est une succession de syllabes entrecoupée de silences :  chant_emp

Il a été mis en évidence que chaque individu possède un chant unique et stable. Les manchots empereurs n’ont pas de territoire fixe et le chant leur permet de se retrouver dans la manchotière. Lorsqu’on émet le chant d’un individu, son partenaire s’approche et répond à son tour alors qu’il ne réagit pas aux autres chants. L’information de l’individualité se trouve dans chaque syllabes (le chant n’est pas obligé qu’être complet pour être reconnu) (Jouventin, 1979) et la présence de deux notes fondamentales émises simultanément est nécessaire à la reconnaissance (Aubin, 2000).

Ainsi le chant du manchot est une sorte de « signature individuelle » qui pourrait également contenir des d’informations spécifiques, par exemple sur la qualité de l’individu (condition physique, âge… ?) et être utilisé dans le choix d’un « bon » partenaire.

Toutes ses questions restent néanmoins inexplorées pour le moment. C’est pour cela que j’enregistre le chant des manchots marqués tout au long de la saison. Les chants enregistrés alimenteront une base de données qui sera utilisée pour répondre à ces diverses questions.

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Enregistrement d’un manchot avec un enregistreur et un microphone parabolique (photo : S. Pallas).
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Retour vers la base après une session de terrain (photo : F. Mariotti).

Les îles du Zodiac

Je suis partie avec Coline et Kévin faire des points GPS sur les îles du Zodiac situées à un kilomètre de Pétrel. Les coordonnées permettront de géo-localiser des manchots Adélie et d’étudier leurs déplacements à partir d’une série de photos de la banquise prises en campagne d’été. J’ai passé beaucoup de temps autour de la manchotière des empereurs ces derniers mois. Les sorties en dehors de la Base sont donc très appréciées.

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– Oh, ça ressemble vraiment à un décor de carte postale ! m’exclamais-je en regardant la lune au-dessus de l’île du Gouverneur.

– On se croirait dans Star Wars, enchérie Coline.

Kévin ironise.

– Ça ressemble à chez moi !

Nos cils gelés vacillent et nos rires me laissent songeuse. Souligne-t-il avec humour le décalage entre notre environnement polaire et celui quitté en France ? Le blanc est toujours aussi infini. La glace se charge de bleu, le ciel vire au rose, l’horizon s’imbibe d’orange et nous avançons dans une aquarelle. Mais notre glacio est-il finalement si ironique ? Je désigne la Base derrière nous avec une certitude. C’est là que nous habitons, c’est ici chez nous.

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J’installe le GPS de précision sur une première île, « Scorpion » puis je me connecte par wifi avec l’ordinateur de terrain pour relever les coordonnées. S’en suit deux autres îles, « Taureau » et « Sagittaire », puis la mission s’achève.

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13h38. Le soleil qui se lève se couche déjà. Avec Coline, nous passons à la manchotière faire une photo de la colonie pour le comptage hebdomadaire des empereurs. Kévin retourne poursuivre ses prélèvements atmosphériques. Rentrée sur base, j’envoie les coordonnées GPS à Aymeric puis je passe au séjour prendre le goûter du mercredi et discuter des projets futurs avec les copains.

Une place, une routine, des habitudes, une bulle dans un blanc polychrome et disproportionné qui nous offre encore et encore de quoi s’étonner du monde.

Skuarock radio!

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Détendez-vous avec Skuarock à 20h30, écoutez 88.2 !

Erwan : Serge, toi qui est Dista, qu’est-ce que ça fait de se dire que l’on est garant de la sécurité de 23 personnes ?

Serge : En fait je suis toujours au aguets. Je n’ai pas la possibilité de relâcher mon attention. Vous êtes 22 autres personnes sur base. Potentiellement vous pouvez tous avoir un problème. Je reste quand même dans un état d’esprit positif, en me disant que je vous fais confiance, vous êtes des adultes, mais je suis quand même aux aguets. C’est un p’tit stress permanent mais constant. […]. Tout changement de paramètres fait que j’y pense, par exemple le jour décline, j’y pense. Le vent se lève, j’y pense. La neige tombe, j’y pense. Y’a toujours quelque chose en permanence qui me rappelle que quelqu’un peut avoir un souci.

Serge, notre chef de District (Dista) nous parle de son travail quotidien dans la rubrique « mais en fait tu sers à quoi ».

PEF : L’expérience est extrêmement intense quand on regarde après avec le recul. Même si on a l’impression comme ça que les journées défilent, comme ça, que c’est assez casanier. Il y a une intensité émotionnelle de l’hivernage qui est assez extraordinaire et on se connait beaucoup mieux après. […]. J’aime beaucoup la dynamique de cette mission. Ici le groupe est plus homogène en âge, au niveau de ceux qui ont entre 20 et 30 ans, c’est la majorité du groupe. Et ceux qui ont plus, ils sont hyper souples. Mais tout le monde est assez souple dans cette mission. Je trouve ça assez plaisant. C’est quand même pas évidant la vie en communauté comme ça pendant de longs mois. Je pense qu’on a passé les étapes les plus compliquées, là où tu as les interactions qui se mettent en place. Chacun est plus ou moins positionné. J’ai l’impression que chacun a trouvé sa place déjà.

PEF, notre médecin décrit son ressenti sur la mission dans la rubrique « mais en fait qui est-tu ? ».

Serge : Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la chance qu’on a d’être dans une bulle hors du monde. On a peu l’occasion dans sa vie, vous verrez, vous allez être pris dans votre vie professionnelle, familiale, perso, cet espèce de torrent qui défile. Et ici on est dans une petite bulle hors du monde avec un environnement incroyable. On a des bouffées de bonheur par moment en regardant le soleil qui se lève, qui se couche, un nuage, un reflet sur les glaciers et ça s’est un trésor. Vous ne vous en rendez pas compte pour le moment, mais vous y repenserez dans quelques années et vous aurez un pincement au cœur. On a peu l’occasion dans sa vie de sortir du monde, de le regarder de loin, dans une lorgnette… mais on n’est pas vraiment concerné. C’est un sentiment qui est très spécial est qui est très précieux.

Étienne : Moi c’est pour ça que je suis heureux, c’est pour ce que tu as dit Serge, D’être dans une bulle, avec des gens cool ! C’est une vraie pause dans la vie.

Serge et Étienne discutent de leur expérience à DDU dans la rubrique « mais en fait qui est-tu ? ».

Toutes les deux semaines, nous animons avec Erwan une émission sur Skuarock, la radio de DDU. Nous discutons avec différents hivernants de leur travail quotidien et de leur personnalité en général. Cette fois-ci, Serge et PEF nous ont plongés dans des réflexions intéressantes sur l’hivernage et leur discours illustre bien ce que chacun peut ressentir ici. 

Chasse-neige

La manchotière n’a jamais le même visage. Souvent je la vois bruyante, mouvante, large, en pièces détachées. Les manchots se regroupent la nuit, ils s’écartent le jour. La manchotière danse en accordéon.

Et puis, un de ces jours, un de mes préférés. Les flocons en grains fins. Ceux qui courent sur la glace. Ceux qui se dilatent en nuage. Ceux qui s’embrasent au soleil.

Ces jours de chasse-neige. Le vent souffle la neige plus loin, la neige revient d’ailleurs.

Devant la manchotière, j’oublie les heures de veille, j’oublie le froid polaire, j’oublie que mes doigts gèlent. J’oublie qu’il existe un autre monde. Puisque que celui-ci est unique, puis-ce que celui-ci m’enveloppe tout entière.

L’instant présent.

Je vois le soleil glisser derrière Pétrel. Et puis, dans les rafales et les tourbillons, une phrase me revient : « Tu passeras ton hiver à côté des empereurs. On est très peu à avoir cette chance ».

Les jours de chasse-neige, la manchotière est une tortue de huit mille écailles dans un brouillard de lumière.

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Le meilleur du mois #5 #6

Bulletin météo               

Les températures positives de l’été ont laissé place à un thermomètre qui descend régulièrement en dessous de -20°C. Quand le vent s’y met avec 20 à 30 kt, on est proche d’un ressenti -40°C. C’est le moment de sortir la VTN bleue et les Sorel grand froid :).

Photos

Déjà presque 6 mois à Dumont D’Urville dont 2 mois d’hiver… assez de temps pour notre petite famille de réaménager son lieu de vie commun : le séjour. Ce dernier était en effet en grand travaux l’hiver dernier et notre mission s’est activée pour le rendre un peu plus « cosy ».

DCIM104GOPROEn photo de gauche à droite :

Dans le hamac avec François l’informaticien – Vue sur le bar – Étienne notre « bout de bois » au centre de son canap’ made in meus’ – Petit groupe autour des tables basses made in meus’ également (comprenez « menuiserie »).

Isolement oblige, beaucoup de choses sont bricolées sur place que ce soit pour la vie sur base (transats, nouveau bar, cadeau d’anniversaire…) ou pour nos activités scientifiques (fixation pour panneaux solaires, caisse de chargement pour batterie…).

Citation 

Si vous étiez une oreille indiscrète aux portes de Biomar, vous surprendrez ce genre de conversation entre ornithos :

  • Le pic des arrivées c’était le 4 avril avec 816 manchots, m’annonce Coline tout en regardant ses données de comptage des empereurs.
  • C’est le jour où il y avait beaucoup de neige et ils glissaient tous sur le ventre… j’en ai marqué qu’un seul… répliquais-je en me remémorant mes journées de marquage. Tout-est-ra-té !
  • Hahaha, te focalises pas là-dessus ! me réconforte ma camarade ornitho.

Effectivement, j’ai tout de même marqué une cinquantaine d’individus. Je suis actuellement leur reproduction en passant plusieurs heures par jour à la manchotière qui compte maintenant plus de 7800 manchots.

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Là, je cherche les manchots marqués… 🙂

Elodie, biologiste ECOPHY (P137), TA 67.

Retour des empereurs

J’avais posé la question, avant de partir pour l’Antarctique : « Pas trop dur de voir les campagnards d’été partir » ? On m’avait répondu « C’est là que l’Aventure commence ».
Je n’avais pas vraiment encore saisit le sens de cette réponse. Que peut-il bien se passer de spécial en hivernage ? On repart à zéro. C’est le début des petites initiatives qui aboutissent sur les projets à long terme. Le réaménagement du séjour, le projet radio, les jeudis de la connaissance… le monde se resserre et tourne à 23. DDU n’est plus un ailleurs inconnu et imperceptible, c’est notre quotidien, c’est chez nous.

Et dans tout cela… le retour des empereurs. D’abord quelques-uns, plus des colonnes entières, des centaines, des milliers d’oiseaux marcheurs qui reviennent en masse s’installer à proximité de la base.

Ce mois-ci, je marque des individus transpondés à leur arrivée afin de les suivre durant la saison de reproduction. Je peux connaitre en direct leur numéro de transpondeur en me connectant par wifi à une antenne de détection enterrée sous la glace (high tech l’ornihto !). Environ 1 manchot sur 100 est transpondé.

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Equipement tout terrain

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L’antenne est invisible sous la glace

J’ai vu des milliers de manchots défiler devant moi. J’ai passé des heures immobile à entendre le crissement de leurs pattes dans la neige, le frottement de leur ventre contre la glace, à observer le mouvement hésitant des colonnes. Le manchot de tête s’arrête, toute la colonne s’arrête. Un voisin repart, toute la colonne repart.

  • Tu regardes l’écran, les manchots, l’écran, les manchots. Dès qu’un transpondé est détecté, tu ne le quitte pas des yeux. Surtout ne le perds pas de vue, jamais. C’est très important car ils passent souvent les uns devant les autres et c’est très facile de les perdre. Pendant ce temps, je préparerai la teinture pour le marquage. Ensuite, je te demanderai lequel est le bon et j’irai le marquer.

Louis l’électicien, Jérem le pâteux, Aurélien le cuisiner, Cyril de la centrale, Kevin le glacio, Pef le médecin, Alex, Vincent et Philippe de la météo, Etienne le menuisier, Erwan le Lidar, François et Yohan de Géophy… beaucoup se relaient pour guetter avec moi le manchot transpondé.

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Deux marquages particulièrement réussis avec Cyril et Aurél !

  • Est-ce que l’on peut reconnaitre les mâles des femelles ? me questionne Alex curieux.
  • Visuellement non pas vraiment, répondais-je. Les femelles sont légèrement plus petites, mais il y a aussi des petits mâles et des grandes femelles. Par contre ils ont des chants bien différents.

Les veilles sur les antennes amènent souvent à des discussions autour des manchots, autour de nos projets sur la base, de notre ressenti sur le début de l’hivernage ou de notre vie en France.

  • Tu veux du thé ? me propose Louis entre deux colonnes

La manip demande de rester en statique en général 3-4h d’affilées devant les antennes par des températures inférieures à -10°C (avec parfois jusqu’à 35kt de vent)… alors vous comprenez que quand mes manipeurs me ramènent quelque chose de chaud à boire, je ne refuse pas :).

Et puis, tout d’un coup, le vent devient plus fort. Un transpondé passe mais j’ai du mal à me déplacer et à manier la perche de marquage. Je décide alors d’arrêter la manip et de revenir sur base. Et puis, quand même, un peu plus tard, je redescends sur la manchotière. Le vent a dépassé 40kt, soit 75km/h mais les empereurs marchent d’un pas tranquille, assuré, monotone. Plus que quelques mètres avant la manchotière. Bientôt plus de 8000 manchots seront ainsi réunis pour la reproduction.

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Marche en colonne

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Manchotière avec chasse-neige

Winter is here #4

Après 4 mois en Terre Adélie, pas de « meilleur du mois » classique, mais un article un peu spécial pour marquer la fin de l’été en Antarctique. Depuis début mars, nous sommes en effet 23 sur base, l’hivernage est lancé. La période estivale s’achève, la faune qui a peuplé la base est en train de migrer vers le cercle polaire et au-delà. C’est le moment de revenir en photo sur quelques scènes que nous ne verrons plus pendant 8 mois.

IMG_4391Pétrel des neiges sur banquise / 16 novembre

IMG_4571Jeune phoque de Weddell / 19 novembre

IMG_4589Pétrel des neiges au repos / 19 novembre

IMG_6062Pétrels des neiges en couple / 5 janvier

IMG_6930Poussins Adélie en début de mue / 12 février

IMG_8434Manchot Adélie adulte en mue / 11 mars