Les manchots d’ « Antavia »

Nos activités estivales sont principalement centrées sur le manchot Adélie (Pygoscelis adeliae) qui se reproduit l’été sur les côtes de l’Antarctique. Dans l’archipel de la Pointe Géologie, 47000 couples sont répartis sur plusieurs colonies qui regroupent des centaines de reproducteurs, accolés les uns aux autres entre les rochers. Les premiers individus arrivent fin octobre pour installer leur nid entre quelques cailloux. La formation des couples s’accompagne de parades sonores où les partenaires se dandinent face à face en poussant des grognements rauques. Pendant cette période, aucun ne s’alimente mais on peut néanmoins les observer se désaltérer en absorbant de la neige sur le pourtour des colonies.

manchot-neigeManchot Adélie ingérant de la neige pour se désaltérer

La ponte du premier œuf a lieu fin novembre. Quelques jours plus tard, les femelles quittent la colonie et rejoignent l’océan pour se nourrir. Les mâles incubent seuls jusqu’à leur retour.

male-sur-oeufMâle sur œuf qui attend le retour de la femelle

Chaque écart du nid ou inattention peut entrainer la perte définitive de l’œuf. Ces derniers sont effectivement convoités par les Skuas, qui n’hésitent pas à venir les chercher au pied du nid et à les emmener un peu plus loin pour s’en nourrir.

predation-skuaPrédation d’un œuf d’Adélie par un Skua

Nous suivons sur le long terme une colonie nommée « Antavia ». Plusieurs manchots sont équipés de puces électroniques (transpondeurs) et un système de passerelles avec des antennes les détecte automatiquement lorsqu’ils rentrent et sortent de la colonie.

colonieVue sur la colonie « Antavia »

La reproduction d’une cinquantaine de couples est suivie chaque saison. Les individus sont identifiés, marqués temporairement et capturés afin de récolter les données et échantillons nécessaires (mesures, poids, plumes, écouvillon, sang).

detection-colonieIdentification et marquage temporaire des couples en bordure de colonie

Plus spécifiquement cette année, une étude sur les contaminants est en cours (recherches de polluants organiques persistants, mercure) et certains couples sont équipés de logeurs (GPS et accéléromètres qui enregistrent l’activité) afin de savoir s’il existe des différences de stratégies de nourrissage entre des couples jeunes et expérimentés.

– Je vais faire le check ! déclarais-je un début de matinée

Nous observons la situation des couples que nous suivons deux fois par jour, la présence du mâle, de la femelle et des œufs. Nous attendons actuellement les premières éclosions!

– Oui et puis tu vas faire les antennes*, les microbs**, les tubes pour les empereurs*** et capturer les Adélies !

* nous posons des antennes mobiles pour détecter des manchots transpondés (pucés) dans l’archipel en dehors d’Antavia ** nous utilisons des appareils photo sur le terrain pour observer les déplacements des manchots *** nous équipons également certains poussins empereurs de transpondeurs

Devant moi, un barbu brun attablé au bureau et un barbu blond assis sur une chaise jambes croisées sont en train de me charger de toutes les routines de la journée (ironiquement, parce qu’en vrai sont très bienveillants !) : Aymeric, ancien hivernant qui commence une thèse corps et âme sur le programme et Clément, mon rigoureux prédécesseur en charge de toute la passation.

– Et tu nous fais un café ! renchérit Clément avec un grand sourire.

– Euh… non ! lancé-je en signe de désapprobation (faut pas abuser 😉 ). Mais j’ai ramené un croissant pour toi. Tu le veux ?

Le dimanche et le jeudi, le pâtissier agrémente le petit déjeuner du séjour par des croissants, des pains au chocolat ou de la brioche. Nous en ramenons souvent à Biomar lorsque l’un d’entre nous est de « veille » le matin, c’est-à-dire surveille les sorties des manchots que nous voulons capturer hors de la colonie afin d’éviter le dérangement près des nids.

-Ah, elle est parfaite ! me complimente finalement le barbu blond (pour le croissant rapporté, hein, et avec un bon second degré amical J).

Conclusion : malgré un programme parfois bien chargé, la bonne ambiance règne dans l’équipe du 137 !  (on a même un informaticien et un électronicien).

en-veille-a-biomar-1En veille à Biomar ! (photo clandestinement prise par l’informaticien de la 66)

Et alors pourquoi étudions-nous les manchots ? La couverture de la banquise, la température de l’océan, les perturbations météorologiques… autant de variables qui évoluent continuellement, modifient les habitats et influencent les espèces qui y vivent. En tant que prédateurs plongeurs en haut de la chaine trophique, les manchots sont particulièrement sensibles à ces modifications. Ils sont donc largement étudiés comme indicateurs des changements environnementaux dans les écosystèmes océaniques antarctiques. Une diminution des populations dans la péninsule ouest est par exemple associée au réchauffement des eaux de surface et à une disponibilité moins importante du krill dont se nourrissent les manchots (Cinimo et al., 2016). Un ajustement du régime alimentaire et néanmoins possible ; en Terre Adélie lorsque la banquise se retire plus rapidement en été, les manchots chassent moins de krill et plus de poisson près des côtes sans que cela affecte leur reproduction (Beaulieu et al., 2010). En quelque sorte, étudier la démographie et les stratégies adaptatives des manchots est un élément qui permet de comprendre comment se porte le continent blanc. Le programme de l’IPEV sur lequel nous travaillons (ECOPHY P137) s’inscrit dans cette dynamique globale de recherche scientifique sur le monde polaire.

 

 

Le meilleur du mois #1

Il y a 30 jours déjà je débarquais sur le continent blanc. Une parfaite occasion pour lancer une rubrique mensuelle un peu plus « light & fun » qui présente les événements météorologiques passés ainsi que des photos & citations qui n’ont pas trouvées leur place dans d’autres articles.

Bulletin météo               

Novembre a été marqué par un ensoleillement et un vent important, avec 13 jours où ce dernier a atteint 100km/h. Les températures ont varié de -12.8°C à +3.7°C. Particularité depuis le 7 décembre : le soleil frise éternellement l’horizon sans jamais disparaitre (« jour polaire »).

Photos 

Carte « Localisation pour les nouveaux arrivants » trouvée dans les archives photos de DDU ;-). Voici donc où je suis… à 16928km de Paris !

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On the ice again ! Je suis toujours surprise par l’aspect « cayon » de certaines rivières…

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Panorama de la manchotière des empereurs située à 1km de la base.

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Citations 

«  Pas de pronostiques en Antarctique ! », un dicton largement répandu ici pour de multiples raisons… moins de vent que prévu donc manip de dernière minute avec les empereurs, retard du RAID (convoi de tracteurs) suite à des problèmes mécaniques, campagnes océanographiques annulées car il reste toujours 50km de banquise entre nous et l’océan. Bref, vous l’aurez compris, adaptation et souplesse sont de mise.

Merci pour vos réactions à ce blog dont j’ai vent depuis la métropole. Je vous parlerai prochainement des études que nous menons sur les manchots d’Adélie depuis le début de l’été.

Elodie, biologiste ECOPHY (P137), TA 67.