Sortie banquise

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Sur la banquise

Depuis mon arrivée, j’ai eu le temps de quitter l’ile des Pétrels – où se situe DDU – pour faire plusieurs sorties sur l’eau gelée autour des autres iles de l’archipel.  Cette année la banquise tarde à débâcler (peut-être n’y aura-t-il même pas de débâcle ?) et nous marchons tranquillement sur 2m de glace. Aujourd’hui il fait 0°C, il n’y a pas de vent, tout le monde quitte sa veste rouge et opte pour une tenue estivale, polaire ou même T-shirt pour les anciens qui ont vécu le rude hiver.

  • La radio la radio pour Solène, appelle notre glaciologue d’été.
  • Oui Solène j’écoute, répond immédiatement le chef radio.

Chaque déplacement à l’extérieur de la base doit être signalé sur le canal principal de la radio qui porte à une vingtaine de kilomètres. Une question de sécurité qui donne parfois l’étrange impression que tout le monde sait où tout le monde est dans l’archipel.

  • Nous sommes cinq personnes, Benji, Coline, Adrien et Elodie. On part se balader en direction de Derbie.
  • C’est noté Solène !

Quelques pas plus loin, on comprend pourquoi le blanc envahissant de l’Antarctique n’est pas si monochrome. Chaque iceberg a une allure incroyable et unique : lisse, rugueux, pointu, plat, vallonné, crevassé ou avec des stalactites, blanc pur, bleuté, émeraude voir même rougeâtre.  En témoigne certains atypiques, les « bergs chocolat » – comme on les surnomme ici – qui abordent une surface marron chargée en matériaux récoltés au contact  des iles ou des fonds marins. La texture de la glace sous nos pieds n’est jamais la même non plus et nous passons de sols durs, poudreux ou glissants en quelques mètres.

Au-delà du paysage blanc, j’apprécie échanger avec les hivernants de la TA 66. Ils nous donnent le nom des différentes iles. Ils nous racontent les anecdotes sur les gens qui sont tombés dans les rivières (c’est-à-dire entre deux plaques de glace, mais rassurez-vous cela n’arrive pas souvent). Ils nous apprennent que la banquise est plus fragile aux abords des icebergs et que c’est souvent là où l’on rencontre des couples de phoques mère-petit. De brèves informations qui s’accumulent pour former  la passation que nous vivons actuellement et que nous transmettrons, bien plus tard, à nos successeurs.

  • Ça va, tu t’intègres bien ? me questionne le chef radio en fin de journée.
  • Ça va ! Quand tu arrives à DDU, tu es sur une pente ascendante « comme ça ! », montrais-je avec ma main presque à la verticale. Maintenant j’ai pris plus le temps de discuter avec les gens et de mieux voir les caractères de chacun. Mais bientôt il y aura R1 avec l’arrivée de la majorité de la TA 67. C’est la campagne d’été, on est dans une dynamique perpétuelle !
  • C’est tout à fait ça ! Ils seront alors comme tu étais lorsque tu es arrivée, à découvrir tous les bâtiments et à s’extasier de tout. Tu verras, c’est drôle.

C’est donc cela « l’aventure humaine » dont m’avaient parlé plusieurs anciens hivernants alors que je cherchais encore à me renseigner sur les TAAF. Enfin, c’est le début, l’avant-gout, la surface de l’iceberg ou quelque chose comme cela. Parce que les hivernages ne sont pas toujours roses et on ne peut pas savoir à l’avance quelle sera la cohésion de notre groupe.  En attendant, l’expérience que nous communique la TA 66 m’étonne, me surprend et me laisse songeuse. Blanc, comme une page encore un peu vierge qui finalement commence tout juste à se remplir.

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Berg chocolat
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Elodie et le phoque
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Rivière
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Géant de glace
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La marche de l’Adélie
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Tour de base

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Vue sur le séjour
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Au pied de mon dortoir

La première chose qui m’a surpris en arrivant à DDU, c’est la proximité de la faune sur la base. On m’avait déjà confié que les animaux, épargnés de la prédation des hommes, n’ont pas développé une grande méfiance envers les bipèdes. Cependant, je ne m’attendais pas à voir des centaines de manchots et autres volatils à plumes à chaque coin de porte et jusque sous les passerelles extérieures qui relient entre eux les différents bâtiments. Ces derniers ont chacun une fonction spécifique : le séjour, le dortoir d’hiver, le bureau technique, la centrale ou encore biomar le repère des biologistes. Nous sommes actuellement 56 personnes sur la base. Les hivernants de la mission précédente nous dévoilent tous les secrets de DDU tandis que les campagnards d’été et les futurs hivernants (dont je fais partie) s’agitent à leurs tâches quotidiennes. Le menuisier et le chaudronnier préparent des caravanes qui partiront ravitailler Concordia (base antarctique franco-italienne à l’intérieur du continent), les électroniciens réparent des composés malmenés, les chimistes font des prélèvements atmosphériques, les ornithos sont tout le temps dehors à courir après les manchots (j’aurai l’occasion de vous en parler plus en détail)… Les conditions météorologiques en été sont assez proches d’un hiver européen. A l’heure où je rédige cet article, la température est de -9°C (-21°C en ressenti), le vent souffle en moyenne à 57 km/h avec des rafales à 77 km/h.

La base fonctionne à un rythme différent de la vie classique. Les communications avec l’extérieur sont assez limitées (pas internet sur les ordis perso, etc.) et la campagne d’été tourne à 100 à l’heure. Tu cours à droite à gauche, tu prends une douche en 5min avant le repas du soir, tu retournes rentrer les données du terrain à biomar puis tu sors te promener sur la banquise. Il est déjà 23h. Le soleil s’est couché à 22h10 et se lèvera à 02h34. La nuit n’est en réalité qu’un jour sombre. L’environnement est tellement unique – blanc à perte de vue, falaises de glace, milliers de manchots sur les iles –  qu’il me parait toujours « surnaturel ». Mon prédécesseur m’a confié ne pas s’être lassé du paysage en un an… toujours des lumières changeantes et la glace prends des visages différents au fil des saisons. Tout ceci fait que tu as amené avec toi ce que tu es, mais ta vie en métropole se met en pause. Quelque chose de différent peut se construire ici.

Alors je regarde les groupes de manchots d’Adélie accolés par paire au pied des bâtiments prêts à pondre leur premier œuf. Je regarde les pétrels des neiges défendre leur nid en râlant depuis les rochers. Je regarde le soleil s’abaisser sur le continent et le vent chasser la neige par devant. Je me dis enfin que j’ai de la chance d’être ici.

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Chaque coin de cailloux est un nid potentiel

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Passerelle et pétrel de neige
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Transport de cailloux pour le nid
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Localisation des prises de vue

R0 sur l’Astrolabe (deuxième partie)

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Avancée dans le pack

29 octobre – 9 novembre

A R0 au début de l’été austral, la banquise est en débâcle – des blocs qui se détachent et forment un « pack » – il n’est pas encore possible d’accoster directement à DDU. Notre entrée dans le pack commence à 300 km. L’idée étant d’atteindre une zone d’eau libre située à 80 km de la base. Les kilomètres restants se feront en hélico au-dessus de la banquise encore infranchissable. L’Astrolabe garde son cap, pousse des glaçons de quelques mètres, puis des plaques quelques dizaines de mètres et fini par avancer dans cinquante centimètre d’épaisseur de glace. Le blanc total et la navigation est loin d’être aisée.

  • Stan, interpelle la future commandante chef, le relief devant est assez chaotique, tu peux essayer trente degrés tribord la plaque semble plus fine.
  • No worries, répond le capitaine à la barre comme une formule magique.

Nous restons souvent bloqués trente minutes devant une zone de compression pour finir par faire demi-tour. Heureusement l’expérience, le sang-froid et l’humour de l’équipage viennent à bout des situations délicates.

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Blocs du pack

Cela aurait pu être un rêve. Mais non. J’ai vu bien des manchots empereurs et d’Adélie, des phoques crabiers, des damiers du cap, des pétrels des neiges, des pétrels antarctiques, des fulmars antarctiques et même un groupe d’orques onduler autour du bateau lors de notre sortie du pack. Le tout dans le gris de la mer, le bleu turquoise des pieds d’icebergs et les bords flamboyants de banquise au coucher de soleil. Seul regret, j’aurai aimé que vous soyez là pour voir cela en vrai 😉 .

C’est donc le 9 novembre après 3 jours d’avion, 13 jours de navigation et 5 jours bloqués dans la tempête (impossibilité de faire voler les hélicos avec des pointes de vent à 100 km/h) que je pose enfin le pied sur le continent blanc.

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L’Astrobale tanqué

 

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Couple de manchots empereurs et Adélie
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Phoque crabier
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Pétrel des neiges

R0 sur l’Astrolabe (première partie)

L’Astrolabe a été affrété en 1988 par l’IPEV pour effectuer le ravitaillement et le transport du personnel entre Hobart et DDU. Généralement 4 ou 5 rotations lors de l’été austral. Je suis sur R0 avec 2 autres hivernants et une bonne dizaine de campagnards d’été. Le reste de la mission nous rejoindra sur les prochaines rotations.

22 – 28 octobre

Le navire est conçu pour traverser de minces couches de banquise. Un fond assez plat et «  Crrrr » ! Il compresse les plaques de glace et les brises jusqu’à se frayer un passage dans le grand blanc. Sauf que ce profil de coque n’est pas vraiment adapté à la navigation en pleine mer. A bord ça roule ça va et vient ça tangue de droite à gauche de haut en bas dans un perpétuel recommencement même par temps parfaitement calme. J’en garde des bleus à me cogner un peu partout durant la première partie de la traversée. A ce moment un grand trafic de pommes se met en place car la moitié des passagers est carrément malade et les survivants remontent toujours quelques fruits pour les copains confinés dans les cabines. Heureusement nous avons eu un temps et une mer remarquablement beaux ce qui a permis d’excellentes séances de stretching organisées par Fab notre pilote d’hélico sur le pont arrière au milieu de l’océan austral avec les albatros qui tournent autour. Grande classe !

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Depuis le pont extérieur