Epilogue

Une porte, un couloir, un escalier, une autre porte qui ouvre vers un bureau et par les fenêtres des feuillages verts sous le soleil du mois de mai. Et moi, de retour avec tous les moments magiques et émotionnellement forts de cette aventure qui m’a fait vivre cent vies en une année… mais que pouvais-je bien lui dire ? J’étais allée au bout du monde, jusqu’à renverser tous mes sens et repousser mes limites, et nous nous retrouvions entre quatre murs.

Le retour fait partie de l’aventure. On vient d’un monde où tout est possible et où le contact avec les gens est facile. On a encore ces ailes-là quand on arrive, celles qui nous laissent croire en tous nos rêves.

J’ai repris le rôle dans le fil de mon ancienne vie. Ils ont répondu présent, famille et amis, et je peux dire que le retour est loin de n’avoir que des désagréments. C’est aussi rassurant de retrouver avec facilité ceux que l’on a quitté, parfois même négligé, depuis de longs mois. Les changements à l’échelle d’une année sont peu visibles, les gens sont plus ou moins encore au même endroit, ils ont le même métier et les mêmes projets en cours. Le temps des retrouvailles est nécessaire pour se reconnecter à tout cela, ce qui permet de partager l’expérience vécue et de « mettre à jour » notre ancien entourage. J’ai pris plaisir à raconter DDU à toutes les oreilles attentives, tout en sachant que ça n’intéresserait pas tout le monde, tout en sachant que cela finirait par me lasser aussi. L’aventure trouve refuge au fond du cœur, quelques anecdotes resurgissant quand le contexte s’y prête, mais bien vite il faut se tourner vers une nouvelle voie. Parce qu’en quittant DDU, on perd un bout de son identité. Je ne suis plus la « manchologue de l’extrême » que l’on aide, soutient et interroge autour de ses manchots, mais la fille, la nièce, l’amie ou la connaissance qui a repris sa place vacante.

Ce qui préoccupe, passé le temps d’atterrissage, c’est « que vais-je faire à présent » ? On a tellement été « à fond », corps et âme dans un monde au fonctionnement unique, qu’il n’est pas évident de se projeter vers un autre projet, de savoir ce que l’on veut. Certains de la mission, les météos, les militaires… retrouvent vite leur activité d’avant, mais pour nous les ornithos et autres scientifiques, il y a une phase d’errance plus ou moins importante. S’en suit donc un bousculement émotionnel pendant plusieurs mois. On n’est sûr de rien. On avance au ralenti dans la jungle des projets possibles. Puis après avoir fait le tour, on se fixe enfin. L’Antarctique m’a rendu plus forte, j’ai les épaules pour un autre projet ambitieux.

Je repense souvent à DDU, à son grand manteau blanc protecteur, à mes manchots magiques et à la 68 qui est en train d’hiverner. Y retournerais-je un jour ? L’avenir est ouvert. Cependant logistiquement parlant, il n’est pas possible d’effectuer plusieurs hivernages pour un ornitho. Il faut effectivement garder en tête que c’est une expérience unique qui n’est pas compatible avec des projets de vie à long terme.

32313253_10215997382224682_2666042631926054912_nLa TA 67 reste une grande famille sur laquelle on peut toujours compter ! Ici avec François en Bretagne

40035418_233269244010305_3786303676205760512_nAvec « Colineuh » ❤ et Cyril sur les quais de seine à Paris

Mon nouvel horizon s’appellera Afrique équatoriale. Je vais commencer une Thèse de doctorat sur l’écologie des chauves-souris dans le contexte d’émergence du virus Ebola. Etonnant ? Pas tant que ça. Après avoir mis en œuvre de nombreux protocoles expérimentaux à DDU, il est logique de souhaiter mener son propre projet de recherche dans le domaine de l’écologie et du comportement animal, quelle que soit l’espèce, à plume ou à poil, volante ou marcheuse. J’ai la chance d’avoir entre les mains une mission avec de réelles applications en termes de santé animale et humaine, la promesse de belles rencontres, de difficultés à surmonter, de progression professionnelle et de développement personnel, aussi.

Ainsi s’achève donc le blog d’une « bouclée en Antarctique ». Vous avez été nombreux à suivre l’aventure et je vous en remercie ! Ce fut un plaisir à partager… et ma quête de découverte du monde continue…

Le Pôle Sud, flamboyant, neige soufflée, imprévisible, gelure du temps. L’Anti-pôle encore sans visage. Je n’ai pas idée de ce qui m’attend. Qu’importe, j’ai réappris à vivre au présent. Afrique, me surprendras-tu ? 

 

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Le départ

IMG_9637-coupleadelieCe n’est pas un retour, puis ce qu’il faut partir loin. Loin d’ici, de DDU, à plus de dix-sept mille kilomètres de cette île qui est devenue chez moi, de cette vie qui m’a appris beaucoup, au rythme des manchots et des rotations.

Encore aujourd’hui je découvrais « mon » île. Les Adélies qui se jettent à l’eau depuis la piste du Lion. Les poussins qui forment des crèches et qu’il faut maintenant suivre avec leur petits drapeaux. La banquise qui éclate en mosaïque de glace. Ses jointures opales, délavées, pastels foncé et que sais-je encore ?

Quatorze mois et j’ai toujours envie d’y vivre.

J’ai ramassé mes affaires, nettoyé la chambre, j’ai effacé les bouts de moi.

L’Astrolabe à quai.
L’odeur de la mer.
Ce n’est pas un retour. Peut-être un nouveau départ.

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Pensées d’Été

  • Qu’est ce qui va te manquer le plus ? m’interroge Corentin, l’Instrum qui va hiverner avec la TA 68.

Nous regardions depuis le bout du Lion le ballet des manchots Adélies sur la banquise. Mouvements d’arrivée et de départ, une agitation de Campagne d’Eté et l’atmosphère est propice aux confidences.

Les manchots, parce qu’ils sont uniques et si facilement observables. Ils te surprendront toujours avec leurs comportements, ils t’offrent beaucoup de moments magiques auxquels tu ne t’attends pas et ils rythment ton quotidien.

La vie sociale ici. Les gens viennent pour partager, pour apprendre des autres, c’est très facile de créer des liens, de plus dans un environnement aussi stimulant que l’Antarctique. Tu as tout de suite envie de faire pleins de choses. Et puis nous, on a des manips très prenantes, on a souvent besoin d’aide et il y a toujours des gens motivés pour nous soutenir. On se sent très vite bien entouré.

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Elle m’avait semblée insurmontable. Comment s’organiser, penser à tout, préparer à l’avance le matériel, tenir les heures de veilles, mettre des alarmes différentes aux piafs, reposer des loggers, que faire si on a manqué un oiseau à équiper ? Que faire si on n’a pas assez de volume de sang ? Que faire si le piaf est trop agité ?

C’est tout l’inverse qui se produisit.

Les choses sont arrivées progressivement et les automatismes sont revenus. Comme Clément et Aymeric l’an passé, j’ai donné le rythme de la saison, j’ai appris à  Delphine – ma remplaçante – le nécessaire pour qu’elle puisse prendre en main le programme 137. Et puis… certaines personnes partent, d’autres arrivent… il faut se réhabituer à travailler en équipe et à être sollicitée par divers personnes mais… c’est une nouvelle aventure qui commence. Avec ces anecdotes, ses rires, ces liens qui se créent.

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Les chutes acrobatiques lors des captures.
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Les sessions de guitare à Biomar.
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Les Adélies de Cap Jules.
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Les empereurs en mue dans le brouillard (photo Christophe S.).
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Passation « cagoule » 🙂 (Photo Corentin B.)
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Photo passation TA 67 (Elodie) -> TA 68 (Delphine) + Corentin et Gauthier (instrums TA68).

Les chimères

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Je sais qu’à cette période la manchotière est fragile, alvéolée, agitée. Les poussins duveteux et bâtards, bientôt neufs, gagnent par petits groupes le large.  Ils tentent le cou, battent des ailerons et je ralentis le pas. Il ne faut pas qu’ils s’affolent. Il ne faut pas que je les dérange et qu’ils se déplacent.

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J’ai pris tout à cœur. L’organisation de la campagne d’été, les veilles pour les manchots Adélie, le rythme déphasé, le départ d’une partie des copains d’hiver, les échanges avec les nouveaux, la perspective du retour et parfois tout se mélange en un rêve bâtard.

Deux-mille-six-cent poussins. Une belle année.

Je prends le temps. Le « watersky » reflète la mer à quinze kilomètres de Pétrels. Je regarde les rivières qui s’ouvrent aux alentours. Les damiers du cap passent en vol.

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J’observe les différents plumages des poussins : poussins en mue des ailerons, poussins totalement mués. Entre deux, des chimères au corps d’adulte et à la tête juvénile.

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Ils ne s’agitent plus. Un poussin prend la tête en direction d’une rivière, le reste du groupe suit en colonne vers l’eau intrigante.

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J’ai retrouvé la manchotière.

Encore une fois.

Encore un peu.

Avant qu’elle ne se dissolve.

Avant qu’elle ne redevienne un rêve.

Retour des Adélies

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Les manchots Adélies reviennent depuis la banquise et s’installent sur les îles de l’archipel.

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« Isabelle », le manchot leucique.

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Choix du nid : la guerre des cailloux commence !

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Les querelles aboutissent souvent à des blessures superficielles.

 

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Les mâles vocalisent pour attirer leur partenaire (ecstatic call).

Le premier été, comprendre le fonctionnement DDU et s’approprier notre environnement de travail nous beigne dans un trop plein d’informations que l’on ne peut apprécier dans son intégralité.

Le second été est déchargé de tous ces éléments, neufs, étrangers et déroutants. On prête alors plus attention à des détails qui nous avaient échappé jusqu’alors. On se remet à vivre au rythme des Adélies et on redécouvre leur palette comportementale. Tout semble plus simple, plus logique et lisible.

Et puis, le soleil déclinant. Le vent et la neige soufflée. En chemin je me laisse distraire par les pétrels des neiges. Je reste une heure à observer les querelles, les papouilles et les pirouettes dans la poudreuse. Je n’avais pas pris ce temps au premier été.

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Le meilleur de l’hiver #7 à #12

  • On va sortir de l’hiver… vivre une nouvelle dynamique sociale, rappelais-je à Louis lors d’une conversation au séjour qui débutait par « je n’aurais probablement pas le temps de lire un autre de tes bouquins ». Toutes nos habitudes vont changer, on va se retrouver dans la passation, ne plus avoir beaucoup de temps pour soi…
  • A être maintenant à leur place, je comprends mieux l’attitude des anciens quand on est arrivé, ajoute Louis. Il y en avait certains, je ne les trouvais pas tellement ouverts, alors que…

Louis adopte une mimique du genre « Et bien mec ! Regarde où tu es ! L’environnement est incroyable », puis il reprend :

  • Certains ne parlaient pas beaucoup, ou alors il fallait vraiment se retrouver en petit comité. Ici, ça a beau être super et génial, au bout d’un certain temps, on ressent un essoufflement à force de vivre tout le temps groupe. Ça demande de l’énergie, tu n’as plus forcément envie d’aller autant vers les autres. Ils étaient comme nous maintenant, des fois tu as envie de discuter, d’autres fois c’est « laisse-moi tranquille » !

Des mouvements importants de personnes et une vie à cent à l’heure pour avoir le temps de partager toutes les informations qui seront utiles à nos successeurs, les voir s’extasier de DDU alors que nous sommes encore imprégnés de l’hiver (ses joies et ses galères !), se remettre dans le bain des manip’ d’été… c’est une nouvelle saison qui commence.

  • C’est étrange de pouvoir formuler théoriquement ce qui va se passer mais de ne pas encore le ressentir émotionnellement ! Concluais-je enfin.

L’hiver, je me suis installée dans une routine et une stabilité sociale plaisante « traineau-manchot-dodo ». Sur le terrain, j’ai fini par connaitre ma résistance physique en fonction de la température extérieure (à -25°C : une heure ça va, deux heures il fait froid !) et le vent maximum pour mes sorties (pas au-delà de 45kt…). J’ai compris qu’il ne fallait pas sous-estimer les perturbations climatiques, ni la dynamique des congères ! Combien de fois mes antennes de détection se sont retrouvées sous plus d’un mètre de neige ? Heureusement, j’y avais mis des piquets comme conseillé par mon prédécesseur. J’ai profité d’une grande liberté d’organisation dans mon travail : pas d’horaires ou de chiffres imposés, c’est la motivation et le bon sens qui guident le quotidien.

J’ai vécu des moments de vie sur base supers, animé Skuarock radio, lu beaucoup de bouquins (des trucs d’aventures, de naufragés), testé quelques recettes de cuisine (suisse aux chocolats, pizza…), essayé le patin et le ski de fond banquise, joué des mini-concerts de guitare, souvent dansé lors des soirées animées, partagé de bons moments avec mes manipeurs sur le terrain et au labo, aidé pour les manip du glacio (bon ok, juste une seule fois en fait !) ou de Coline (tes antennes et les phoques !), fait pas mal de sport en salle, bricolé des cadeaux pour les anniversaires (lampe lapin, verre décoré…), peint une fresque à la Centrale, beaucoup filmé les empereurs (en plus du taff habituel) et fait du montage vidéo, préparé une présentation pour les « jeudis de la connaissance (sur le chant des emps), admiré les aurores australes, lancé le fameux ballon météo…  Bref, je me suis rarement ennuyée, et quand les occupations venaient à manquer, je me calais au chaud devant un film ou une série.

Pourtant, le retour de la campagne d’été viendra mettre fin à cette période stable et rassurante, que j’aurai apprécié prolonger de quelques mois encore.

DDU est bien une aventure, émotionnelle et humaine avant tout. Aujourd’hui, encore enveloppée dans l’hiver. Demain, DDU continuera ses cycles, DDU redeviendra un rêve, un monde lointain et imperceptible. Une parenthèse dans la vie. Un instant coupé du monde où j’ai finalement été heureuse.

Mais avant tout, quelques instants du meilleur de l’hiver.

_ONN6033.JPGRecherche des manchots marqués / 4 mai (photo F. Mariotti)

IMG_8777.jpgCopulation chez les empereurs / 6 mai

_DSC0671.jpgSkuarock radio / 6 juin (photo F. Mariotti)

IMG_1610.jpgLes mâles en incubation encerclent ma station météo / 8 juin

_DSC0793.jpgCâlin-Coline / 16 juillet (photo F. Mariotti)

_ONN9416.JPGContrôle des antennes de détection / 9 août (photo F. Mariotti)

IMG_8601.jpgDes poussins encore bien au chaud / 25 août

IMG_9051.jpgRamassage de poussins morts naturellement / 8 septembre

IMG_9037.jpgDeux empereurs sur la banquise / 8 septembre

Patin à glace

On a tous quelques petits projets que l’on a envie de concrétiser durant l’hiver.

Certain ne se réaliseront jamais… d’autres si =D.

Voilà que la glace, sur laquelle on s’est si souvent « cassé la gueule », devient le temps d’une session patin un grand terrain de jeu.

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